Chapitre XIX

Cassandra ne se reconnaissait plus. Elle si froide, si déterminée, avait totalement perdu le contrôle et cédé à la panique. De retour au manoir, elle s’empressa de se réfugier dans sa chambre. Elle rangea le carnet dans le tiroir secret de sa table de chevet, trop troublée pour s’y intéresser de près, et s’effondra sur le lit.

Seigneur, que lui arrivait-il donc ? La violence de ses émotions la terrifiait, et la sensation de vide à la place de sa mémoire l’oppressait comme jamais auparavant. Elle avait cependant l’étrange impression que sa rencontre avec Angelia Killinton avait ouvert une porte dans son esprit. Par sa seule présence, cette femme avait remué des souvenirs profondément enfouis. La vérité était toute proche, elle en était convaincue ; encore un effort, et elle pourrait la toucher du doigt.

L’intolérable pensée qui avait déjà si souvent torturé Cassandra l’assaillit soudain. La pensée qu’inconsciemment elle luttait pour laisser le passé dans l’oubli, et ce afin de se protéger d’une vérité trop atroce pour être dévoilée au grand jour. Ses pires craintes se réaliseraient si elle devait découvrir qu’elle avait du sang sur les mains. Par-dessus tout, Cassandra redoutait ce qu’elle risquait d’apprendre sur elle-même.

Lorsqu’elle s’endormit enfin, l’esprit toujours agité, elle n’était plus certaine de vouloir combler les trous béants qui parsemaient sa mémoire.

 

*

 

La respiration sifflante, elle court comme une bête traquée au milieu des hautes herbes. Des pas précipités résonnent derrière elle dans la nuit glacée. Elle a si peur qu’elle arrive à peine à respirer. Le sang bat douloureusement à ses tempes. Sa vue se brouille, noyée par des larmes de colère et de désespoir. Des gens sont morts à cause d’elle, et le souvenir de leurs cadavres lui donne la nausée.

Elle continue à courir comme une folle. Son cœur va exploser. Elle veut fuir loin de ce cauchemar, loin du monstre qui décime son entourage, tout en sachant qu’elle ne pourra lui échapper. Les liens qui les unissent sont trop forts, leurs sentiments trop puissants. Seule la mort de l’une d’entre elles mettra fin à la tragédie et fera tomber les chaînes.

Son prénom vibre dans l’obscurité, se répercute entre les arbres et les bosquets. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois… Affolée, elle plaque ses mains contre ses oreilles. Elle donnerait n’importe quoi pour ne plus jamais entendre cette voix. Les touffes d’herbe gelée lui arrivent à la taille, la neige ralentit sa course. Il fait froid, terriblement froid. Ses jambes ne la portent plus. Elle va bientôt être rattrapée, c’est fatal. Sa tentative de fuite était vouée à l’échec depuis le début.

Elle s’arrête soudain, pantelante. Elle ne peut plus avancer. Une rivière lui barre le passage. Ses eaux sombres, qui charrient de la neige et des glaçons, scintillent dangereusement à la lueur de la lune. La respiration haletante, elle s’efforce de réfléchir à toute allure. Que faire maintenant ? Les pas se rapprochent, ce n’est plus qu’une question de secondes. Elle scrute avec désespoir la rivière à ses pieds, puis prend une terrible résolution. Il est temps que tout ceci se termine car elle a épuisé ses forces. Elle ne veut plus avoir peur, elle ne veut plus vivre dans l’angoisse. Personne ne la délivrera de ses fers, il lui faut donc s’en débarrasser seule. Elle n’a que trop tardé.

Il n’existe pas d’autre alternative, elle en est convaincue à présent. Elle doit affronter l’innommable. À quelques pouces seulement de son dos, sa poursuivante s’immobilise à son tour.

Les membres roides, elle se retourne avec lenteur pour lui faire face.

— Cassandra…, répète doucement l’autre en tendant la main vers elle.

Non, il ne faut à aucun prix se laisser attendrir de nouveau. Elle doit se montrer forte, et surtout agir vite. Il ne faut plus réfléchir. Elle bondit vers la fillette, l’empoigne et la précipite dans la rivière.

Le temps semble brusquement se figer. Le paysage qui l’entoure disparaît, remplacé par un rideau sombre et informe. Elle maintient fermement la fillette sous la surface de la rivière, mais n’ose pas la regarder. Et quand enfin, au bout d’une minute qui lui paraît une éternité, elle trouve le courage de poser les yeux sur elle, son cœur vole en éclats.

Dans l’eau obscure et glaciale, ses longs cheveux se sont déployés, semblables aux ailes lustrées d’un corbeau. Son visage aux traits encore enfantins a pris un reflet argent. Elle ne se débat pas. Ses lèvres décolorées par le froid se contentent de former des mots inaudibles. Prière, menace, pardon… comment savoir maintenant ? De ses yeux grands ouverts, brillants comme des joyaux, elle fixe son assassin avec une bouleversante intensité. Elle doit avoir conscience que la main qui lui enfonce la tête sous l’eau est mue par une volonté inflexible, une volonté que rien ni personne ne pourra arrêter dans son élan meurtrier. Ce sacrifice, bien que déchirant, est nécessaire. Il en est ainsi.

Les paupières de la fillette s’abaissent. C’est terminé.

Sa meurtrière se relève, tremblante, hébétée, les mains gelées. Puis elle fait volte-face et se remet à courir sans un regard derrière elle. Une terreur éperdue a pris possession de son corps, la poussant à fuir son crime. Telle une lame chauffée à blanc, le mot « assassin » s’enfonce dans sa chair, se grave impitoyablement dans son esprit. Elle ne sort d’un cauchemar que pour pénétrer dans un autre, c’est un cercle sans fin… Jamais elle ne pourra surmonter cette nouvelle épreuve…

Elle aurait tant voulu oublier… Tout oublier…

 

*

 

Épouvantée, Cassandra se réveilla en sursaut, le cœur battant la chamade, la peau ruisselante de sueur, avec l’impression d’avoir reçu un coup de poing.

Elle se rappelait. De tout.

Seigneur, comment avait-elle pu gommer ces événements de sa mémoire ? Surtout, comment avait-elle pu oublier ces yeux violets, si semblables aux siens ? Après tant d’années, la silhouette évanescente qui hantait ses cauchemars venait de se matérialiser. Maintenant, Cassandra savait. Et la vérité la terrifiait.

Les battements de son cœur mirent plusieurs minutes a retrouver un rythme proche de la normale. Lorsqu’elle fut un peu calmée, elle se leva hâtivement, le corps secoué de violents frissons. Elle devait raconter son histoire à quelqu’un, et tout de suite. Le fardeau de sa mémoire pesait trop lourd sur ses épaules. Il l’écraserait si elle n’en parlait pas.

Andrew. Il fallait qu’elle voie Andrew.

La jeune femme remonta le corridor en courant et pénétra dans la chambre d’Andrew, située à quelques portes de la sienne. Plongé dans un bienheureux sommeil, son ami était inconscient de la tempête qui soufflait en elle à cet instant précis. Penchée sur le lit, Cassandra le secoua sans ménagement.

— Andrew, Andrew, réveille-toi !

L’air passablement ahuri, il tâtonna pour allumer la lampe posée sur sa table de chevet. La vision de Cassandra, pâle, échevelée et claquant des dents, acheva de lui faire reprendre ses esprits.

— Cassandra, que se passe-t-il ? s’écria-t-il d’un ton anxieux en lui saisissant les mains. Tu es glacée et tu trembles… Pour l’amour du Ciel, dis-moi ce qui ne va pas !

— Je me rappelle… je me rappelle de tout…, balbutia la jeune femme en proie à une émotion qui menaçait de l’engloutir à chaque seconde.

— Attends, attends, calme-toi, l’interrompit Andrew en s’empressant d’enfiler une robe de chambre. Tu as besoin d’un remontant.

La tenant fermement par la main, il l’entraîna dans la cuisine, déserte à cette heure de la nuit, et lui prépara un grog fumant.

— Bois, dit-il en lui tendant la tasse. Tu te sentiras mieux après.

Cassandra obtempéra docilement. Assise sur un banc devant la table de chêne, elle tenait sa tasse à deux mains pour se réchauffer. Peu à peu, ses frissons s’atténuèrent, et ce fut d’une voix plus posée, bien qu’encore incertaine, qu’elle reprit la parole.

— Je me souviens, Andrew. Je me souviens de tout ce qui a précédé notre rencontre.

Elle se tut, emportée par le tourbillon de ses pensées. Andrew resta silencieux, attendant patiemment la suite du récit. La brusquer ne servirait à rien.

— Cette femme, Lady Angelia Killinton…, poursuivit Cassandra dans un murmure. Quand je l’ai vue la première fois au bal, j’ai su immédiatement que nous nous étions déjà rencontrées, mais j’étais incapable de me rappeler dans quelles circonstances. Je l’ai revue hier soir, lorsque je me suis rendue à sa résidence pour voler le carnet de Werner, et là…

— Mais de quoi parles-tu, Cassandra ? l’interrompit Andrew, complètement perdu. Quel bal, quel carnet ? Et qui est cette Lady Killinton ?

Cassandra se souvint alors qu’elle n’avait pas mis Andrew dans le secret de sa rencontre avec Charles Werner et de l’existence d’Angelia.

— Lady Killinton est le véritable chef du Cercle du Phénix, souffla-t-elle, confuse, sans oser regarder son ami.

— Et tu es allée chez elle ? coupa Andrew, sidéré. Pourquoi ne m’as-tu pas mis au courant de ton projet ? Pourquoi ne suis-je au courant de rien d’ailleurs ?

— Je ne voulais pas que tu t’inquiètes, ni te mettre en danger, chuchota Cassandra. Excuse-moi.

Andrew ravala la remarque cinglante qui lui brûlait les lèvres. Il n’était pas un enfant, que diable, nul besoin de le materner ainsi ! Il aurait mis sa main à couper que Nicholas Ferguson, lui, était dans la confidence. À cette pensée, sa fureur redoublait. Mais Cassandra paraissait si désolée que sa colère se tut provisoirement.

— Continue, marmonna-t-il. Tu disais que tu connaissais Lady Killinton…

La jeune femme hocha la tête. Ses mains se crispèrent sur sa tasse.

— En effet.

Andrew hésita une poignée de secondes.

— Alors…, s’enquit-il d’un ton prudent. Qui est-elle pour toi ?

Cassandra releva la tête et plongea son regard clair dans celui de son ami.

— Ma sœur.

Bouche bée, Andrew la contempla, abasourdi.

— Ta sœur ? Tu as une sœur ?

— Oui, je l’avais simplement… oubliée.

— On ne peut pas oublier une chose pareille !

— La preuve que si.

Cassandra avait recouvré son sang-froid à présent. Sa voix était calme et sa diction précise.

— C’est elle la responsable de tous mes cauchemars. C’est elle qui a tué les gens qui nous recueillaient…

Les yeux toujours agrandis par la surprise, Andrew réfléchit un instant. Un détail le tracassait.

— Mais… quel âge avait-elle à l’époque ? Ce devait être une enfant, tout comme toi…

Cassandra devint livide, et il regretta aussitôt son objection.

— Oui, c’était une enfant…, admit-elle dans un murmure sinistre.

Des images commençaient à se former dans l’esprit d’Andrew : deux fillettes, leurs robes tachées de sang, debout devant des cadavres, l’une ricanant, l’autre pleurant… Les mots lui manquaient pour exprimer l’horreur que lui inspiraient ces révélations.

— Pourquoi… pourquoi aurait-elle fait cela ? trouva-t-il enfin le courage de demander.

— Parce qu’elle est folle… folle à lier. Elle ne possède pas de conscience, ne distingue pas le bien du mal. C’est un monstre… Je pensais qu’elle était morte. Il eût mieux valu…

— Qu’est-ce qui te faisait croire qu’elle était morte ?

À ces mots, la tranquille assurance de Cassandra s’effondra une nouvelle fois. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle se mit à sangloter, bouleversée.

— J’ai essayé de la tuer, gémit-elle d’une voix hachée. J’ai voulu la noyer… Je suis une meurtrière… J’ai essayé de tuer ma propre sœur…

Le Cercle Du Phénix: Les Aventures De Cassandra Jamiston
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